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Société

TRIBUNE / Pénurie de carburant au Gabon : l’urgence d’une politique de stocks stratégiques

Les tensions actuelles observées dans l’approvisionnement en carburants au Gabon soulèvent une problématique qui dépasse la seule gestion conjoncturelle des stations-service. Elles interrogent plus largement la capacité de l’État à

TRIBUNE / Pénurie de carburant au Gabon : l’urgence d’une politique de stocks stratégiques
  • Publishedoctobre 10, 2026

Les tensions actuelles observées dans l’approvisionnement en carburants au Gabon soulèvent une problématique qui dépasse la seule gestion conjoncturelle des stations-service. Elles interrogent plus largement la capacité de l’État à garantir, dans la durée, la continuité de l’approvisionnement énergétique nécessaire au fonctionnement de l’économie nationale.

Cette situation présente un paradoxe apparent : le Gabon figure parmi les détenteurs et relativement producteurs de pétrole de la région tout en demeurant exposé à des tensions sur l’approvisionnement en produits pétroliers raffinés. Cette distinction entre détention, production de pétrole brut et sécurité d’approvisionnement en carburants est fondamentale pour comprendre la vulnérabilité du système énergétique national.

Le ministère du Pétrole et du Gaz a notamment fait état, début octobre 2026, d’une diminution des stocks disponibles chez certains distributeurs et de la nécessité de mobiliser les volumes disponibles à la SGEPP dans l’attente d’une nouvelle cargaison.

Cette situation conduit à poser une question centrale : le dispositif actuel de raffinage, de stockage et de sécurisation des approvisionnements permet-il au Gabon de faire face à une interruption temporaire des importations ou de la production nationale ?
L’enjeu n’est donc pas uniquement celui de la disponibilité immédiate du carburant. Il est celui de la résilience énergétique de l’économie gabonaise.

I. Une économie pétrolière qui demeure vulnérable sur le segment des produits raffinés

La production pétrolière constitue l’un des principaux piliers de l’économie gabonaise. Toutefois, la disponibilité du pétrole brut ne garantit pas automatiquement celle des carburants nécessaires à la consommation intérieure.
Le système national repose sur plusieurs composantes : production de pétrole brut, raffinage, importation de produits pétroliers, stockage, transport et distribution.

Toute perturbation affectant l’un de ces maillons peut donc avoir des conséquences sur l’ensemble de la chaîne.

La SGEPP joue à cet égard un rôle central dans le stockage et la distribution des produits pétroliers. Selon les données publiées par l’entreprise, les besoins mensuels sont de l’ordre de 32 000 m³ de gasoil et 10 000 m³ d’essence, soit environ 42 000 m³ par mois pour ces deux produits.

À partir de cette base, la consommation moyenne correspond à environ 1 400 m³ par jour, soit près de 1,4 million de litres quotidiennement.
Ces ordres de grandeur permettent de comprendre pourquoi une perturbation logistique de quelques jours peut rapidement produire des effets économiques significatifs.

II. La question centrale : capacité de stockage ou véritable réserve stratégique ?

L’existence d’infrastructures de stockage ne doit pas être assimilée automatiquement à l’existence d’une réserve stratégique.

Une capacité de stockage constitue une infrastructure physique. Une réserve stratégique, en revanche, suppose une doctrine de sécurité : des volumes prédéterminés, maintenus en permanence, protégés contre leur utilisation courante et mobilisables selon des procédures clairement définies en situation de crise.
Cette distinction mérite une attention particulière dans le cas gabonais.

Les données disponibles font état d’une autonomie moyenne d’environ 16 jours pour les produits blancs à Owendo, tandis que le dépôt de Moanda dispose d’une autonomie plus importante. Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence, car l’autonomie d’un dépôt ne correspond pas nécessairement à une réserve stratégique nationale immédiatement mobilisable.

La question pertinente n’est donc pas simplement :
«Quelle est la capacité totale de stockage du Gabon ?»

Elle est plutôt :
«Quel volume de carburant est effectivement disponible, à tout moment, pour faire face à une interruption majeure de l’approvisionnement ?»
Cette différence est essentielle pour l’élaboration d’une politique publique.

III. L’enjeu économique d’une rupture d’approvisionnement

Le carburant constitue un intrant transversal de l’activité économique. Sa disponibilité conditionne directement ou indirectement les transports, l’industrie, le commerce, l’agriculture, les services publics et une partie de la production d’électricité de secours.

Une pénurie entraîne donc des coûts qui dépassent largement la valeur commerciale des produits manquants.

À partir d’une consommation quotidienne estimée à environ 1,4 million de litres pour l’essence et le gasoil, une interruption prolongée peut affecter simultanément :

– la mobilité des travailleurs et des marchandises ;
– les coûts logistiques des entreprises ;
– la distribution des produits alimentaires ;
– l’activité des transporteurs ;
– le fonctionnement des administrations et services essentiels ;
– les coûts de production des entreprises dépendantes des groupes électrogènes ;
– et, indirectement, le niveau général des prix.

L’impact économique exact d’une journée de pénurie ne peut cependant pas être déterminé sérieusement par une simple multiplication du volume de carburant manquant par son prix à la pompe. Une évaluation rigoureuse devrait intégrer les pertes de production, les heures de travail perdues, les surcoûts logistiques, les effets sur les prix et les coûts d’opportunité.
Cette précision méthodologique est importante : le coût économique d’une pénurie est nécessairement supérieur à la seule valeur marchande du carburant indisponible.

IV. La sécurité énergétique comme composante de la souveraineté nationale

La situation actuelle conduit également à revisiter la notion de souveraineté énergétique.
La souveraineté ne se résume pas à la possession de ressources naturelles. Elle implique également la capacité d’un État à assurer la continuité des approvisionnements indispensables à son économie.

Le Gabon a produit environ 84 millions de barils de pétrole en 2024. Cette performance illustre l’importance de la ressource pétrolière dans l’économie nationale, mais elle ne dispense pas le pays de sécuriser la chaîne située entre la production de brut et la consommation finale.

Il convient donc de distinguer trois dimensions :

la souveraineté sur la ressource,
la souveraineté industrielle, qui concerne notamment le raffinage,
et la sécurité logistique, qui concerne le stockage, le transport et la distribution.
Une politique énergétique cohérente doit articuler ces trois dimensions.

V. Vers la constitution d’une réserve stratégique nationale

Dans ce contexte, la constitution progressive d’une réserve stratégique nationale de carburants pourrait constituer un instrument important de prévention des crises.

Sur la base d’une consommation mensuelle d’environ 42 000 m³ pour l’essence et le gasoil, une réserve correspondant à 30 jours de consommation représenterait approximativement 42 000 m³.
Une cible de 60 jours représenterait environ 84 000 m³.

Ces chiffres ne constituent pas une recommandation technique définitive. Ils permettent simplement d’illustrer les ordres de grandeur auxquels devrait être confrontée toute réflexion sur la sécurité énergétique.
La détermination du niveau optimal devrait résulter d’une étude intégrant notamment :

1. la consommation nationale réelle ;
2. les besoins des secteurs prioritaires ;
3. les capacités de raffinage ;
4. les délais d’approvisionnement maritime ;
5. les capacités de stockage existantes ;
6. les contraintes budgétaires ;
7. les différents scénarios de crise ;
8. les possibilités de diversification géographique des dépôts.

Une telle approche permettrait de passer d’une logique de réaction à une véritable politique de prévention des risques énergétiques.

VI. Une gouvernance renforcée des stocks

La création de stocks stratégiques ne serait cependant efficace que si elle était accompagnée d’un dispositif institutionnel approprié.
Il serait notamment pertinent d’envisager :

– un niveau minimal réglementaire de stocks de sécurité ;
– un système national de suivi quotidien des volumes disponibles ;
– un mécanisme d’alerte précoce ;
– des procédures précises de déclenchement des réserves ;
– une diversification des capacités de stockage sur le territoire ;
– une coordination renforcée entre l’État, la SGEPP, la SOGARA et les distributeurs ;
– ainsi qu’un mécanisme régulier d’audit des stocks physiques.

La transparence constitue également un élément essentiel. L’autorité publique devrait être en mesure de connaître, à tout moment, le nombre de jours d’autonomie dont dispose le pays selon les différentes catégories de produits.
Cette information devrait relever d’un véritable système national de veille énergétique.

Les tensions actuelles sur l’approvisionnement en carburants doivent être considérées comme un objet d’analyse de politique publique et non comme une simple difficulté ponctuelle de distribution.
Elles mettent en évidence une vulnérabilité structurelle : celle d’une économie fortement dépendante des hydrocarbures mais qui doit simultanément sécuriser son accès aux produits pétroliers indispensables à son fonctionnement.

Le principal enseignement est donc moins la nécessité de disposer de davantage de carburant que celle de mieux organiser l’anticipation des risques d’approvisionnement.
Dans cette perspective, la constitution de stocks stratégiques devrait être envisagée comme un investissement dans la résilience économique nationale.

La question fondamentale n’est finalement pas de savoir si le Gabon dispose de pétrole.
Elle est de savoir s’il dispose, en permanence, des capacités industrielles, logistiques et institutionnelles nécessaires pour transformer cette ressource en sécurité énergétique pour la population et pour l’économie.

La réponse à cette question déterminera, en partie, la capacité du pays à faire face aux futures perturbations des marchés internationaux, aux incidents industriels et aux aléas logistiques.
La sécurité énergétique ne se décrète pas au moment de la pénurie. Elle se construit avant la crise, par la planification, l’investissement et la constitution de réserves stratégiques.

Jonathan Ndoutoume Ngome en géopolitique et géostratégie du pétrole Maître-Assistant(CAMES). Enseignant Chercheur/UOB
Ancien fonctionnaire à la DGH/Ministère du Pétrole .
Ancien Ministre.

Amour Nziengui Mombo
Fonctionnaire au Ministère de l’économie.
Doctorant en Géoéconomie pétrolière

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