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Société

TRIBUNE : L’eau, premier test de souveraineté de la Ve République

Par Dr Jonathan NDOUTOUME NGOME et Amour NZIENGUI MOMBO Il est des crises qui dépassent le cadre des politiques publiques pour devenir des révélateurs de l’autorité de l’État. Au Gabon,

TRIBUNE : L’eau, premier test de souveraineté de la Ve République
  • Publishedjuillet 22, 2026

Par Dr Jonathan NDOUTOUME NGOME et Amour NZIENGUI MOMBO

Il est des crises qui dépassent le cadre des politiques publiques pour devenir des révélateurs de l’autorité de l’État. Au Gabon, la question de l’eau appartient désormais à cette catégorie. Longtemps perçu comme un simple enjeu d’infrastructures, l’accès à l’eau potable s’impose aujourd’hui comme un véritable test de gouvernance, de souveraineté et de crédibilité politique.

L’entrée dans la Ve République confère à cette problématique une portée nouvelle. Plus qu’un service public essentiel, l’eau est devenue le symbole de la capacité de l’État à répondre aux attentes les plus élémentaires de la population. Dans un pays abondamment doté en ressources hydriques, les pénuries récurrentes observées dans le Grand Libreville soulèvent une interrogation fondamentale : comment expliquer qu’une telle richesse naturelle coexiste avec une telle précarité de l’accès à l’eau potable ?

Face à cette contradiction, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a choisi de faire de cette crise une priorité nationale en décrétant l’état d’urgence hydrique. Ce choix marque un tournant politique majeur : la question de l’eau quitte le registre de la gestion technique pour devenir un enjeu stratégique de stabilité sociale, de sécurité nationale et de restauration de la confiance entre l’État et les citoyens.

Rompre avec un modèle à bout de souffle

Pendant plus de quatre décennies, la Société d’Énergie et d’Eau du Gabon (SEEG) a assuré conjointement la distribution de l’électricité et de l’eau. Ce modèle intégré, longtemps présenté comme un gage d’efficacité, a progressivement révélé ses limites.

Des audits internes ont mis en évidence des pertes considérables sur le réseau, estimées entre 70 et 80 % de l’eau produite, conséquence directe du vieillissement des infrastructures. À ces défaillances techniques se sont ajoutées des pratiques frauduleuses ayant favorisé l’émergence de circuits parallèles de commercialisation de l’eau, au détriment des usagers.

Dans ce contexte, le gouvernement a engagé une réforme institutionnelle d’envergure en décidant la scission de la SEEG. Désormais, deux opérateurs distincts sont appelés à exercer des missions clairement identifiées : Électricité du Gabon dédiée au secteur énergétique, et La Gabonaise des Eaux, chargée exclusivement de la production et de la distribution de l’eau potable.

Au-delà de la réorganisation administrative, cette décision traduit une volonté de clarifier la gouvernance, d’améliorer la transparence financière et de permettre des investissements mieux ciblés dans chacun des deux secteurs.

Une réponse d’exception à une crise d’exception

L’état d’urgence hydrique s’est également traduit par une mobilisation sans précédent des forces de défense et de sécurité.

La Garde républicaine, la Gendarmerie nationale, le Génie militaire ainsi que les Sapeurs-pompiers ont été réquisitionnés afin d’assurer la continuité de l’approvisionnement des populations, notamment dans le Grand Libreville. Le prix de l’eau distribuée par camions-citernes a été plafonné autour de 3 000 FCFA le mètre cube afin de limiter les effets de la spéculation sur les ménages.

Parallèlement, le chef de l’État a ordonné l’ouverture d’enquêtes judiciaires destinées à identifier et démanteler les réseaux de fraude ayant prospéré au sein de l’ancien dispositif de gestion.

Cette approche illustre une évolution notable : l’eau est désormais considérée non plus seulement comme un bien économique, mais comme un enjeu de sécurité nationale dont la maîtrise participe directement de l’autorité de l’État.

Entre nécessité politique et contestation démocratique

Une réforme d’une telle ampleur ne pouvait qu’alimenter le débat public.

Plusieurs formations politiques, dont le Front Démocratique et Social (FDS), ainsi que diverses organisations de la société civile, dénoncent une réponse qu’elles jugent excessivement militarisée et insuffisamment orientée vers des solutions structurelles. Elles plaident notamment pour une implication accrue des collectivités locales et des acteurs communautaires dans la gouvernance de l’eau.

Au-delà des divergences politiques, cette controverse révèle une réalité plus profonde : la crise de l’eau est devenue un puissant révélateur des attentes sociales en matière de justice, d’équité territoriale et de redistribution des richesses nationales.

 Le choix de l’expertise internationale

Conscient que la réforme institutionnelle ne saurait, à elle seule, résoudre plusieurs décennies de sous-investissement, le gouvernement a conclu un partenariat stratégique de cinq ans avec le groupe français Suez.

Évalué à 131,3 milliards de FCFA, ce contrat vise à accélérer la modernisation du secteur grâce à l’expertise d’un acteur mondialement reconnu.

Trois priorités structurent cette coopération : la réhabilitation de l’adducteur Ntoum-Libreville, véritable colonne vertébrale de l’alimentation de la capitale ; l’augmentation des capacités de production du site de Foulayong ; et la modernisation des réseaux afin de réduire drastiquement les pertes techniques.

À travers ce partenariat, l’exécutif entend répondre aux critiques sur le manque de solutions durables tout en affichant une ambition claire : porter rapidement à 90 % le taux d’accès à l’eau potable dans le Grand Libreville.

Une réforme porteuse d’espoirs… mais aussi de défis

Cette transformation ouvre incontestablement des perspectives encourageantes. Elle favorise une meilleure spécialisation des opérateurs, renforce les exigences de transparence et permet de mobiliser une expertise technique de haut niveau.

Cependant, plusieurs risques demeurent.

Le premier serait de substituer un monopole défaillant à deux monopoles tout aussi inefficaces si la régulation exercée par l’Autorité de Régulation du Secteur de l’Eau et de l’Énergie (ARSEE) ne s’affirme pas avec toute la rigueur nécessaire.

Le deuxième réside dans une dépendance excessive vis-à-vis d’un opérateur étranger, susceptible de limiter, à terme, l’autonomie technique nationale.

Enfin, toute réforme de cette ampleur se heurtera inévitablement aux résistances des réseaux d’intérêts constitués autour de l’ancien système.

Au fond, la véritable portée de cette réforme dépasse largement le secteur hydraulique.

Dans une démocratie, la légitimité de l’action publique ne se mesure pas uniquement aux textes adoptés, aux montants investis ou aux contrats signés. Elle s’apprécie d’abord à travers l’amélioration concrète du quotidien des citoyens.

L’eau est devenue, au Gabon, l’un des principaux indicateurs de cette exigence. Son accès régulier conditionne non seulement la qualité de vie des populations, mais également la crédibilité des institutions.

En faisant de la lutte contre la crise hydrique un chantier prioritaire, le pouvoir de la Ve République engage une réforme dont les enjeux sont autant politiques qu’économiques.

Son succès ne sera pas évalué à l’aune des milliards mobilisés ni des infrastructures inaugurées, mais à une réalité infiniment plus simple : celle de l’eau qui coule, chaque jour, au robinet des ménages gabonais.

C’est à cette mesure, plus qu’à toute autre, que sera appréciée l’efficacité de la gouvernance de la Ve République et que se jouera, pour une large part, la crédibilité de la méthode Oligui Nguema.

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